Dis-Connect

A 3h.55 d’un pâle après-midi postmonsonique, Kirti Chandak arrive au Centre d’Art Citadines en moto, tenant à bout de bras une toile plus grande qu’elle, comme un skipper tirant des bords contre le vent. A 4h pile, heure officielle d’ouverture du vernissage de l’exposition de l’artiste pondichérienne née à Nasik, Maharashtra, la toile est sur le mur et le premier visiteur franchit le seuil de la galerie.

Bienvenue dans l’univers d’une artiste ennemie des limitations, dont les oeuvres, 12 huiles sur toile et 13 oeuvres sur technique mixte peupleront les deux salles de la galerie jusqu’au 19 décembre. L’exposition, intitulée Dis-connected est une invitation au voyage. Car si l’inspiration de Kirti se nourrit de très concrètes expériences quotidiennes , elle aime aller au delà des horizons de la réalité, dans des contrées inexplorées, jusqu’à, de son propre aveu, se perdre elle même à la recherche de cet inconnu familier, son être vrai.

De toile en toile, Kirti rêve sa vie et rencontre les acteurs de son théâtre: des amoureux , des enfants sur la promenade de Pondichéry en toile de fond, des vendeurs de sucre filé avec leurs grappes d’un rose ahurissant, elle même qui tient sa maison entre ses mains et tire à soi la mer comme une couverture, des vaches, un père et une fille qui rentrent en vélo chez eux, une photographe dans un champ plein de tournesols – hommage à Van Gogh – et devant la toile, une vraie bicyclette avec son panier, comme une incitation à sortir du tableau, à s’affranchir des limites du montré, comme si la scène figurée n’était qu’un indice d’une vision plus vaste où l’artiste invite à la suivre.

Sur ses pas on découvre une galerie de silhouettes élégantes aux réminiscences de miniatures indiennes, parfois dressées contre des fonds monochromes, parfois au repos enlacées à des spirales de vent. La représentation de l’espace est ici graphiquement et chromatiquement symbolique, modelée sur le paysage émotif. Les incarnats parfois bleus ou verts  sont mis en valeur par des tons ambrés, des ocres pales, des ombres brulées, les visages dorés chatoient sur des outremers et des cobalts qui savent aller jusqu’au noir.

Ces créatures règnent sur une nature foisonnante mais menacée, entourés de fleurs et d’animaux, de plastique, de voitures, de gadgets électroniques, attributs d’une incertaine divinité. Leur main porte à l’oreille indifféremment un téléphone portable ou un coquillage,  sous le regard des oiseaux omniprésents comme les témoins d’une tragédie grecque qui migrent d’une oeuvre à une autre,  leur vol interrompu par le hiatus du mur.

Dis-connectés, explique Kirti, dans la petite salle où se dresse le buffet, se réfère aux choix que nous faisons. Avec quoi au fond voulons nous être en contact? Avec le bruit, la frénésie, les faux signaux , ou cette voix intérieure qui seule dit la vérité? Message reçu, si l’on en juge des commentaires des invités autour d’un plateau de délicieux batata vada. “Votre peinture est très spirituelle”, observe quelqu’un. La réponse de Kirti arrive simple et sans compromis: l’art est spirituel ou n’est pas.

L’atmosphère est plus recueillie dans la deuxième salle qui regroupe une série d’oeuvres peintes à l’aquarelle sur papier mâché appliqué sur de larges bandes de gaze qui dépassent sur les côtés. Cette surprenante technique inventée par l’artiste, permet des effets de transparence inédits grâce à la légèreté de la gaze qui, laissée libre, fait passer la lumière, ou, appliquée sur un fond gris ou brun agit comme un filtre en donnant un effet de profondeur et atténuant les tons. L’effet général est d’une grande douceur, l’impalpabilité de la gaze adhère à la densité du papier, auquel de nombreux passages d’aquarelle ont donné l’aspect velouté que seul peut avoir un matériau qui a bu la couleur au lieu de la retenir en surface. Le dessin sur le papier très poreux a laissé une bavure ténue qui accroit encore la densité de l’objet.

On ne peut s’empêcher de penser à des arts très antiques, au lin, au papyrus, à la fresque, à des périodes où les pigments de synthèse n’existaient pas, et les teintes dérivaient des terres, des minéraux, des végétaux. Kirti applique aussi sur le papier encore mouillé des impressions en relief, et des perforations. L’artiste exploite cette liberté nouvelle qui évidence l’aspect ludique de ses oeuvres en multipliant les expériences.

Sur un grand portrait, l’un de ces invisibles dont le travail est de nettoyer la ville la nuit,  “l’un de ceux qui oeuvrent pour nous dans l’obscurité”, dit elle avec gratitude, porte un vrai sac de gaze sur le dos, avec dedans de vraies allumettes, une vraie cassette, un vrai floppy disc, les objets déchus d’ un passé terriblement proche et déjà métabolisé.

La sédimentation, le sous-jacent qui affleure, c’est tout cela qui fait qu’on baisse la voix instinctivement comme en présence d’un mystère. Il s’agit ici de temps, de souvenirs enfouis, de la pression du présent et du malaise qu’il génère, de désorientation. Le seul moyen, rappelle Kirti au milieu de ses créatures qui semblent toutes des émanations d’elle meme, c’est l’intériorité. Etre à l’écoute et savoir attendre.

Il s’agit d’espace, de niveaux de conscience. Et de division. Beaucoup d’oeuvres sont composées de deux, voire trois parties, une figure est divisé au milieu, et les 2 côtés sont opposés. Il y a aussi un visage qui est peint recto verso, comme la médaille de Janus. Version triste, version gaie. Autant d’expressions de notre multiplicité.

La nuit commence à tomber sur le Centre d’Art et les grandes baies vitrées se teintent de bluish black, le bleu le plus profond qui soit.

C’est le moment que les moustiques choisissent pour tenter un raid, actualisant leur personnelle version du cocktail de vernissage sur êtres humains: all you can eat.

Il est temps de quitter les lieux, avec dans la rétine l’image qui peut-être est la plus intriguante de l’exposition. Une femme à l’aspect compact, d’un blanc doré, qui de ses deux mains protège quelque chose qu’on ne voit pas, pendant que de petits monstres fluctuants soufflent de toutes leurs forces vers la chose cachée. Le message de Kirti Chandak.

Vers la flamme.

Quand vous rentrerez chez vous, ne l’éteignez pas, gardez la en vous.

Restez dis-connectés.

Dominique Jacques 2018